Je serai soignante

Auteur: Déborah Schott, Infirmière Diplômée d'Etat

 

Trois mots. Trois tout petits mots, sur lesquels se sont basés, presque malgré moi, ce qui fait ma vie aujourd’hui.
« Le plus beau métier du monde ».
J’en ai de la chance ! Une véritable vocation, s’il en faut une, dans l’aide aux autres. Peut-être. Une idée de vie, une utopie, un chemin à suivre. Il en faut bien un, c’est vrai. Autant que ça soit celui-ci ! Après des reconversions effectuées avec plus ou moins de succès, c’est ce que je me suis dit quand j’ai dû à nouveau choisir. Choisir mon métier, mon avenir. Choisir ce que j’allais bien pouvoir faire dans ce monde d’un tant soit peu utile. Je m’y suis faite à cette idée ! J’ai eu du temps pour imaginer comment je serai en tant qu’infirmière, quelle soignante je serai.

J’ai voulu soigner. L’enfant que je suis, la petite fille tout à l’intérieur de moi, c’est une bricoleuse. Avec optimisme et volonté, avec ardeur et courage, elle aime, presque tendrement, parfois naïvement, prendre les choses et les transformer, en quelque chose de mieux tant qu’à faire. La petite « moi » aime bien se dire qu’elle arrive à réparer les gens qui ont été un peu cassés, cabossés, un peu abîmés par la vie. Si j’ai choisi d’être infirmière, c’est parce qu’à défaut d’être une bricoleuse, j’ai voulu être un réparatrice. Une bricoleuse de la santé en somme, dans ce monde parfois un peu trop brutal, un peu trop cassant.

J’ai voulu être utile. J’ai voulu accompagner l’autre, cet autre en qui je me reconnais parfois… souvent. Ce miroir que j’ai en permanence sous les yeux, qui me ramène sans cesse à ma propre fragilité. Cet autre que j’aide autant que j’aimerais qu’on m’aide, le jour où j’en aurai besoin. C’est l’idée que je me fais de l’équilibre du monde. Donner de soi, un peu comme à crédit. J’ai eu à cœur d’apprendre à prendre soin, pendant mes trois années de formation à l’institut de formation en soins infirmiers. Trois années riches, à la découverte d’un métier dont j’avais une représentation presque idéale.

Je suis devenue soignante

J’ai voulu prendre la main de mes patients, poser la mienne sur leurs épaules. Les écouter, les rassurer. Leur dire que tout irait bien, qu’on serait là pour eux. On n’a pas de pilule magique, ça se saurait… Nous autres, infirmiers, on ne les aime pas trop les pilules, d’ailleurs. Mais nous autres, infirmiers, on peut être là, avec eux, les accompagner dans ces moments de vie qui sont parfois pénibles, parfois tristes, parfois très sombres. Ça, on sait faire. Être présent et écouter. Soigner et réconforter. On sait le faire, et on veut le faire.
C’est ce que j’aurais voulu. Être là pour mes patients, les accompagner du mieux dont j’aurais pu. Être un pilier, ou du moins quelque chose sur quoi l’autre peut se reposer. Pour pouvoir avancer, pour pouvoir avoir ce tremplin parfois nécessaire à une évolution vers une meilleure version de soi-même. Du temps et de l’écoute, des soins et du réconfort, pour aller mieux, aller vers le mieux. Mais en service, les heures passent, les heures filent. Le temps manque, les moyens aussi. Les patients disparaissent, il ne reste d’eux qu’une pathologie à soigner, un symptôme à soulager, des médicaments à donner, des pansements à effectuer.

Passée la porte de l’hôpital, on ne cesse pas d’être soignant.
On nous met en garde à l’institut de formation. La distance professionnelle devient un concept détourné dont nous devons nous saisir à bras le corps, afin de survivre au métier. Survivre à ce qui devait être notre vocation, nos compétences. Survivre à nous-mêmes, à ce que la société, le monde de la santé, a fait de nous. Ce n’est pas le métier qui est difficile. C’est le fait de se rendre compte que, jour après jour, année après année, ce métier qu’on affectionne tant, ces idéaux qui nous sont chers, sont mis à mal, insidieusement, petit à petit, sans qu’on ne le voit venir, toujours un peu plus, toujours un peu plus fort. Passé la porte de l’hôpital, on ne cesse pas d’être soignant. Les pensées volent d’elles-mêmes vers ce que l’on a laissé, vers les larmes qu’on n’a pas su sécher, les mains qu’on n’a pas pu tenir, les proches qu’on n’a pas su rassurer.
Vers le soignant qu’on n’a pas su être, qu’on n’a pas pu être.

J’étais soignante

Vient le jour où l’on ne peut plus. Le jour où l’on se rend compte de ce que l’on souhaitait devenir, et de ce qu’on est devenu. Vient le jour où nos idéaux se confrontent durement à la réalité, une réalité abjecte, amère, qu’on a souhaité maintenir à distance le plus longtemps possible. Résister, avancer, soigner, envers et contre tout.
Vient le jour où nos derniers remparts, nos derniers étais, flanchent et nous laissent à nu. Un soignant
déconnecté de ce qui fait sa qualité première, un soignant déshumanisé. Soigner l’humain, sans pouvoir ne serait-ce que tenir compte de l’humain que l’on soigne. Ce constat fait mourir quelque chose à l’intérieur de nous.

On devient des techniciens. Froids, mais fonctionnels. Aigris, mais efficaces. Les sentiments s’étiolent, l’empathie s’affadit. Ne restent que le ressentiment, les automatismes. Soigner, réparer, survivre, rafistoler. Avec ce qu’on a sous la main. Un peu, juste assez pour que ça tienne, au moins encore un peu. On standardise la prise en charge, on simplifie la réflexion. On va à l’essentiel. L’essentiel pour survivre, au milieu de ce qui reste à faire et qu’on ne pourra pas faire : l’essentiel pour être soignant. Et l’on se meurt.
 
J’ai voulu écrire un texte, vraiment. J’ai voulu saisir mon clavier, m’asseoir à mon bureau et commencer à écrire, écrire un discours, un pamphlet, un réquisitoire contre les politiques qui assènent des coups de couteaux à notre système de santé, tant et si bien qu’il s’en retrouve exsangue…
J’ai voulu me lever, agir pour que cesse ce que je vois comme une mascarade. Ce n’est plus du soin que l’on prodigue. Les soignants continuent d’œuvrer, avec force et courage, pour le mieux-être de leurs pairs.
Soignants, mais à quel prix ?

Je serai soignante

C’est mon rêve, mon utopie, mes idéaux qui ont rencontré ce qu’on peut appeler un véritable effondrement institutionnel. C’est cette rencontre, ce choc entre deux opposés que finalement tout rassemble, qui a fait de moi la soignante que je suis aujourd’hui. Je vois l’effondrement du monde de la santé comme un terreau, certes de bien médiocre qualité, mais dans lequel planter les meilleures graines dont je dispose. Puissent-elles germer et embellir le paysage, offrir un peu de confort et de réconfort aux personnes que j’ai l’honneur d’accompagner.  

J’ai choisi de rester debout, j’ai choisi de continuer. Choisi de composer avec ce qu’il se passe, avec ce que je vois. Choisi de rester et de (re)devenir soignante. On ne renonce pas à ses idéaux aussi facilement. On ne renonce pas à l’autre, aux autres. On ne renonce pas à soi. On compose avec ce que l’on a, on fait ses armes avec les constats que l’on fait de la réalité, avec les leçons que l’on tire de son expérience. Soigner, et résister. À l’apathie, au désintérêt, au sentiment d’impuissance. Soigner et progresser. Vers le soignant que l’on rêvait d’être, vers des compétences qu’on affine et qu’on affirme. Vers un savoir-faire et un savoir-être plus présents et plus vrais au fur et à mesure qu’on soigne et qu’on grandit.

Je suis venue, j’ai vu, et je ne suis pas vaincue. Je suis toujours là, un peu amère, un peu en colère, mais toujours présente. Je continuerai à aider, à accompagner, à panser, à écouter. Consciente de la difficulté mais déterminée à avancer, je continuerai à soigner, parce que la soignante que j’étais n’est que l’ombre de la soignante que je serai.

Pour citer cet article: Schott, D., Je serai soignante, La revue du DEFI, Vol.1, Psymas: janvier 2020, pp. 37-38.